t par Giorgio Moroder, le théâtre burlesque et les opéras rock. Au collège, Jake s’était spécialisé dans l’écriture de fictions, et dans des titres comme “Laura”, au groove glam rock entraînant (”Je dois me donner encore une chance / D’être l’homme que je sais que je suis”), il mêle à ses chansons des histoires dignes d’un long-métrage. Parfois, tout cela sonne comme s’ils étaient en train de faire une bringue à tout casser à coups de mauvais champagne bon marché ; à d’autres moments, l’humeur est plus calme et merveilleusement, étonnamment mélancolique : la bande-son radiophonique du lendemain matin.
Une musique aussi explosive avait besoin d’une présence scénique énergique à la hauteur et, avant d’affûter leur savoir-faire en studio, les Scissor Sisters provoquaient de véritables tempêtes au cours de leurs concerts, tout d’abord dans leur propre pays, puis en Europe.
C’est en écumant le circuit des concerts new-yorkais que le duo originel s’est associé à celle qui allait devenir la troisième Scissor Sister à temps plein : l’artiste Ana Matronic, spécialiste des performances. “Elle est forte, étonnante, séduisante…” s’enthousiasment les garçons. Cette meneuse de revue d’un show de cabaret décadent dans le Lower East Side, qui a appris le métier sur la scène de San Francisco, a rencontré Jake pour la première fois dans une fête d’Halloween, pour laquelle elle s’était habillée en paria de la Factory de Warhol, et où il était déguisé en, hum, “avorton de ruelle mal famée”. Elle se souvient : “Nous nous sommes tous deux lancés un regard et nous avons pensé en même temps : “hey, tu es cool !”"
Les Scissor Sisters ont fait leur première apparition scénique au Ana’s Club à la fin de l’année 2001, et maintenant cette imposante lady est devenue partie intégrante de leurs shows (pour lesquels le trio est complété par deux amis charismatiques, Del Marquis à la guitare et Paddy Boom à la batterie), et prête également sa voix piquante à leurs disques. Ana résume parfaitement la position du groupe : “Ce que nous faisons, c’est d’afficher publiquement les fantasmes des gens, en essayant de briser la monotonie de leur quotidien, pour que ça ressemble à leurs rêves.”
Il ne faut pas nier qu’ils ont aussi grandement encouragé l’interaction avec le public, ce qui a déjà donné lieu à la présence sur scène d’une fan enthousiaste de 75 ans lors d’un de leurs concerts. “Quand il est quatre heures et demi du matin et que tu te retrouves avec une grand-mère en train de s’éclater avec toi sur scène, tu sais qu’il y a quelque chose qui fonctionne”, dit Jake en riant.
PAS PEUR DE JOUER DU DISCO
Ce n’est pas une surprise si The Village Voice a loué les Scissor Sisters comme étant un “groupe de rock qui n’a pas peur de jouer du disco” ; un grand moment de leur répertoire, succès garanti, les voit revisiter le classique de rock progressif du Pink Floyd “Comfortably Numb” pour en faire un hymne disco ouvertement sexy, où Jake délivre avec talents des vocaux dans la pure tradition des Bee Gees (”J’ai toujours adoré chanter en voix de tête”), enchaîné à un twist retro, “Frankie Says Relax”. Peut-être que le mélange n’est pas censé fonctionner, mais ils s’approprient réellement la chanson, avec l’immense panache d’une boule à facettes.
“Je ne pense pas que nous ayons peur de jouer quoi que ce soit”, ajoute Jake. “La pop devrait de nouveau avoir un sens ¿ ça ne devrait pas être un gros mot. Nous ne nous moquons pas de ce que nous faisons, et il n’y a aucune chance que nous sonnions un jour comme des produits manufacturés. Nos chansons sont suffisamment accessibles pour faire tomber les barrières. En fait, nous avons l’intention d’écrire quelques chansons country…” Avant qu’ils ne s’engagent sur cette voie pour de bon (tout est possible, puisque Jake considère l’écriture de chansons comme une “intervention divine”), Babydaddy souligne : “Bien sûr, nous aimons le dancefloor, mais un bon mélange d’influences vous emmène toujours vers des contrées nouvelles. Depuis le tout début, nous disons : “Faisons de ce truc quelque chose d’exubérant”.
Et il en est bien ainsi. Avec trois individualités distinctes, new-yorkais jusqu’au bouts des ongles dans leur attitude (Jake : “Je n’aurais jamais rencontré ce groupe de gens dans aucun autre endroit” ; Babydaddy : “Nous faisons ce que nous voulons, sans compromissions”), la mission des Scissor Sisters consistant à injecter de nouveau du fun et des frissons dans la culture pop ne saurait donner lieu qu’à de hauts faits d’arme. Jamais l’avant-garde n’a sonné de façon aussi irrésistiblement décadente.