« Tout va bien ». C’est la crise, la finance a intoxiqué l’économie mondiale, les dépôts de bilan s’accumulent, les bonus des traders font du yo-yo tandis que les rangs de chômeurs grossissent à vue d’oeil, suivis de leur lot de drames familiaux… Et pour NOUVEL R, tout va bien. Je sais pas pour vous, mais personnellement, qu’on vienne en ce moment me coller devant les yeux un disque baptisé « Tout va bien » et je pars déterrer des pavés…Cela dit, il est vrai que ça ne va pas trop mal pour NOUVEL R ces derniers temps : un deuxième album riche en pépites, un nouveau spectacle tout aussi aurifère, sélection dans le cru du Fair 2010, clip avec les sulfureux Kourtrajmé, s’il vous plait… C’en serait presque énervant si tout ceci n’était pas mérité. Car de l’encre a coulé sur le papier depuis la première scène commune en 2004, année qui vit l’avènement d’un NOUVEL R. Un avènement avant tout scénique, principal atout d’un collectif MC’s/DJ/Human Beat Box/Basse qui s’est construit sur les plateaux, du petit festival de campagne local au gros rendez-vous hip hop européen, en passant par les premières parties remarquables et les grands évènements médiatSuite
iques nationaux. On comprend que le cocktail ait autant su convaincre les programmateurs que séduire leurs publics ces quatre dernières années : les flows de Binzen, Geni-K, Koni et Sseca, 4 MC’s incarnant ce que le rap français peut faire valoir de meilleur, dans sa capacité à faire rimer conscience et musicalité, la section rythmique du duo basse/human beat box assurée par Paï Paï et Shen Roc, à la fois dense et claquante, des prods hip hop envoyées et scratchées par DJ Dox, aux arrangements electrodub massifs ou aux ornements classiques classieux, saupoudrés de zestes jazzy ou de tranches plus saignantes… le tout orchestré dans un show carré mais pas bridé, la technique est imparable et l’auditoire conquis.
« Hybride », premier opus paru en 2008, est le fruit de cette union. Un album dense, éclectique, exhaustif sur tout ce qui a pu nourrir ces sept disciples de l’Ecole du Micro d’Argent, mais qui avec la fougue et l’envie du premier jet tirait peut-être un peu trop dans tous les sens. L’hybride laisse en 2010 la place à une nouvelle espèce, qui profite goulument des bienfaits de la théorie de l’évolution.
Et donc, « Tout va bien » (…) Le premier morceau remet toutefois les pendules à l’heure. Avec un diaporama sociétal loin d’être photogénique, un inventaire peu amène de ce qui entrave le bien-être du monde en bas pour le profit de quelques-uns en haut, Un minimum résume le pied-de-nez de clown attristé que nous balance NOUVEL R avec ce
disque. Attristé mais pas abattu car même si le tableau de la comédie humaine dépeint ici reste accablant, que l’on cause des intolérances intégristes (Masta), des délocalisations et de leurs conséquences (La Machine), du voyeurisme outrancier du web et de ses dérives (www.tuveuxdutrash.com), du dérèglement climatique (Canicule), des pages de la vie qui se tournent et du rapport à la mort (L’addition, Débranche), il n’en reste pas moins que le ton
n’est pas au défaitisme ni ne tombe dans l’écueil agaçant du discours moralisateur. Au contraire, l’angle d’attaque est celui du quidam certes sans concessions mais pas sans défaut (l’associable A quoi bon, drôle car criant de vérité) ni sans humour : la fresque grandiose de la boîte de nuit de province (Chassily Night Fever) et le portrait gouailleur des
Chuck Norris de bas-fonds (Chuck Maurice) se situent à la frontière du documentaire animalier, du burlesque et de la série Z !
Parlons enfin de la forme. Si dans le fond, l’acuité textuelle développée rapproche nos angevins des pères fondateurs d’IAM ou de La Rumeur, le second degré en plus, côté son, « Tout va bien » n’a aucun équivalent contemporain dans l’hexagone. Car là où pèchent la plupart des groupes de rap d’aujourd’hui, confinés dans une certaine insipidité musical répondant à des enjeux plus commerciaux que mélomanes, NOUVEL R creuse pour marquer sa différence en propose un hip hop totalement décloisonné. Et les références qui s’ensuivent regardent au-delà des frontières : le disque développe l’aplomb d’un The Streets des débuts avec davantage de constance, l’entrain des derniers Puppetmastaz, la noirceur et l’envoutement d’un groove synthétique à la Fingathing… La petite référence à Dizzee
Rascal de Canicule ne demeure pas qu’un clin d’oeil, elle se promène tout au long de l’album, semant ça et là infrabasses écrasantes et poum-tchacks cinglants. Et si le groupe a choisi l’hommage risqué au roi de la six-cordes, il s’en tire avec brio, en faisant souffler avec ce sample inspiré de Voodoo Child un petit air de mai 68 sur l’ensemble de cet opus magistral qu’on résumera en deux mots : jouissivement révolutionnaire.