L’écrivain Thomas Wolfe a immortalisé le célèbre adage « You can’t go home again » (le titre original de son roman « L’Ange banni »). Arcade Fire le savent bien car ils ont essayé. Mais lorsque les souvenirs d’enfance sont liés à des banlieues construites pour le profit et non pour durer, ces souvenirs d’enfance sont plus difficiles à se remémorer.
Les Montréalais Arcade Fire ont exploré le thème des quartiers dans leur album bouleversant de 2004, Funeral (classé par Rolling Stones comme l’album n°1 des années 00). En 2009, pendant une année sabbatique qui a suivi la tournée Neon Bible de 2007, Win Butler, leader du groupe, a reçu un e-mail d’un ami d’enfance de la banlieue de Houston (Texas). « Il nous a envoyé une photo de lui avec sa fille sur les épaules dans le centre commercial qui se trouvait juste à côté de l’endroit où nous vivions, » nous dit Win, « et le fait de voir ce lieu familier, mon ami et sa fille a fait remonter en moi beaucoup de sensations ressenties à cette époque. Je me suis surSuite
pris en train d’essayer de me rappeler la ville où nous avions grandi et de la retracer du mieux que je pouvais m’en souvenir. »
Au même moment, les autres membres du groupe, originaires eux aussi de banlieues canadiennes du même style, ont revisité les lieux de leur enfance et, dans certains cas, n’ont pas retrouvé grand-chose de leur passé. À la place, des immeubles condamnés - enfin pour ceux qui étaient encore debout. De nouvelles routes, nouvelles rivières sont apparues comme par magie, transformant ces paysages du passé, qui n’existent désormais plus que sur de pâles photographies. Lorsque les membres du groupe se sont retrouvés, la première chanson écrite a été The Suburbs, donnant son titre à l’album.
« Nous avons commencé à travailler sur cette chanson et lorsque cela a commencé à ressembler à de la musique, nous avons senti que nous étions en train de travailler sur un album » nous dit Win. Au fur et à mesure que les chansons de The Suburbs ont pris forme, un ensemble cohérent a émergé, évoquant les thèmes de la perte et du renouveau, puisant dans les privations, les générations passées et futures, la responsabilité et la maturité, l’espoir que quelque chose de pur puisse perdurer.
Ce sont des thèmes familiers pour le groupe ; certaines de ces chansons auraient pu trouver leur place sur le premier EP du groupe paru en 2003, Us Kids Know. Mais si Funeral avait été dicté par la jeunesse et l’exubérance, et Neon Bible inspiré par le poids du monde, The Suburbs montre son amour des grands espaces, des rêveries sur de longs trajets, ouvrant plein de possibilités. Il y a encore plus de diversité et de beauté ici que sur tous les autres albums d’Arcade Fire ; de la ritournelle pop (Modern Man), de glaçants morceaux new wave épiques (No Celebration), des hymnes punks (Month of May) et des balades luxuriantes (Suburban War). Pourtant, Arcade Fire sonne toujours aussi tranchat sur des morceaux énergiques comme Empty Room et Ready to Start, avec des paroles qui pleurent le temps perdu, les bras croisés serrés et les villes sans enfants.
Les sept membres du groupe ont toujours l’impression qu’il faut le renfort de tout un village pour interpréter une chanson, mais il reste assez de place pour que chaque morceau respire ; de subtils détails sont dévoilés petit à petit. Cette attention portée aux détails et ce refus de se laisser aller à la facilité résument assez bien ce que fait Arcade Fire. Ce groupe passionnément indépendant a dû faire face à toutes les pressions de l’industrie du disque, réussissant à ses débuts et avec grand succès, à se tailler une place sans l’aide des majors, grâce à un bouche à oreille incroyable sur Internet et au classicisme de shows épiques.
« Nous avons eu la chance qu’on nous laisse faire ce que nous voulions » dit Win, « Cela nous a permis de beaucoup contrôler notre destin, chose que pas mal de groupes que je vénère n’ont pu acquérir que tard dans leur carrière, ou même jamais. Nous nous sentons privilégiés. Nous faisons les albums que nous avons envie de faire. C’est déjà beaucoup. Que demander de plus ? ».